L'herbier de Valentin

 

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Gravée sur une améthyste ovale datant de la fin du dix-neuvième siècle, ce bijou est comme un miroir poli puisant son authenticité des minéraux auvergnats exploités artisanalement. A travers sa propre histoire, cette bague a contribué à façonner celle de ce territoire de lacs, de volcans et de montagnes rondes. Réussissant même l’exploit de renouveler l’ancrage de l’identité de l’Auvergne tout entière autour de ses pierres.

 

A cette époque, les mines et carrières de quartz cristallisé étaient condamnées les unes après les autres, sous l’effet conjugué d’un amoindrissement de la qualité extraite et de la concurrence féroce des pierres semi-précieuses provenant du continent sud-américain. Même Le Vernet-la-Varenne, dont les pierres d’Evêques étaient réputées grâce à la reine Margot depuis 1640, était touché de plein fouet par la crise.

 

Jeune ouvrier en devenir, Valentin venait d’être embauché à la mine de Pégut. Originaire d’une autre contrée auvergnate, il s’était installé dans le village avec l’espoir de tutoyer au plus près les trésors prodigieux enfouis dans les sous-sols du pays du Livradois. Aussi, la fermeture de la mine signifiait la fin d’un débouché prometteur l’ayant porté jusque ici… Il s’en trouva irrémédiablement désemparé.

 

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Vue du Puy-de-Dôme, Armand Guillaumin

 

 

Lorsqu’il se trouvait face à une situation difficile, Valentin aimait se réfugier dans sa passion dévorante :  la collection de plantes et fleurs séchées, soigneusement disposées et classées dans de volumineux herbiers. Il s’octroyait ainsi d’indispensables séances de quiétude hors du temps, en feuilletant longuement les planches de recueils botaniques qu’il appelait tendrement ses trésors.

 

Disposant maintenant d’un temps libre illimité propice à la flânerie, Valentin retrouvait le même plaisir enfantin d’observation pointue et de récolte méticuleuse de plantes à fleurs ou à graines, fougères ou encore mousses, fraîchement repérées autour du village. Et par chance, le printemps pointait son nez !

 

A la belle saison de l’année suivante, l’exploitation des gisements était toujours malheureusement au point mort. Bien qu’il apparaissait maussade pour les habitants du pays du Livradois, le soleil printanier parvenait à réchauffer Valentin. Il l’entraînait sur le chemin de promenades botaniques de plus en plus haletantes, au-delà même des terres de Pégut.

 

Mais ce jour-là, Valentin avait décidé d'aller flâner sur le site de la mine, bien que cela fut encore interdit. Aux alentours, la nature avait repris ses droits. Le sol était maintenant couvert de ronces et d’orties. Rien de très palpitant en termes d’enrichissement de sa collection de plantes et fleurs séchées…

 

Valentin se dirigea quand même vers l’entrée de la mine. A quelques pas de celle-ci, sa surprise fut totale. Les ronces et les orties laissaient place à de magnifiques violettes. Les dégradés vivaces, allant du mauve pâle au violet foncé, dialoguaient harmonieusement. Il en cueillit quelques spécimens puis constitua hâtivement un bouquet improvisé.

 

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Bouquet de violettes et éventail, Edouard Manet

 

 

Saisi d’une ivresse fulgurante aiguisant sa curiosité naturelle, Valentin se glissa à l’intérieur de la mine. Plongés dans une obscurité profonde, ses yeux mirent plusieurs longues minutes à s’habituer. Lorsqu’il put distinguer vaguement quelques formes, il s’avança calmement dans l’antre de l’exploitation. Excité par l’étrangeté de la situation, Valentin s’enhardissait au fur-et-à-mesure. Ses doigts palpaient les roches difformes. Il se raccrochait solidement à ces dernières, afin de ne pas perdre l’équilibre.

 

Il lui sembla que la notion du temps lui échappait progressivement. Lâchant brusquement une paroi pour une autre, il glissa et déboula la pente qu’il tentait de descendre prudemment. Légèrement blessé aux genoux et aux coudes, Valentin ne se releva pas immédiatement. En se tournant sur son flanc gauche, il  distingua une sorte de trace colorée sur une brèche granitique. Il fut alors émerveillé par un spectacle de cristaux mauves et brillants d’une pureté sans précédent. En titubant, il reprit le chemin en sens inverse et retrouva la sortie au prix de terribles efforts et souffrances physiques.

 

Quelques jours plus tard, ses blessures ne furent plus qu’un mauvais souvenir. Il retourna à la mine, accompagné d’un autre ouvrier. Equipés, les deux complices réussirent à extraire assez facilement les pierres fines. Elles étaient en effet d’une rare et extraordinaire qualité. Valentin savait qu’il en tirerait un bon profit !


Ayant convaincu un propriétaire réputé de bijouteries de s’associer avec lui, Valentin fit concevoir une bague en or jaune dont la monture était magnifiée par l’incrustation d’une améthyste à la beauté renversante. Les sous-sols auvergnats n’avaient plus donné de tels joyaux depuis une éternité. De forme ovale, la divine pierre fine laissait apparaître en son centre une délicate violette sertie de diamants taillés en rose.

 

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Bague intaille améthyste, or et diamants

 


Séduite par le caractère atypique et envoûtant du violet pourpré à feux rouges de ce quartz cristallisé, la clientèle des bijouteries fit un accueil enthousiaste au modèle de bague présenté en avant-première à l’occasion de la Sainte-Fleur de l’année 1890. Son succès permit de raviver l’excellence de la pierre auvergnate, en aimantant les riches curistes venant « prendre les eaux » dans la région.

 

 

Texte de Jean-Philippe Samarcq.